"La créativité est un muscle qui se travaille et si possible en collectif"

Qu’est-ce que le design peut apporter dans les transformations d’organisations ?
Apporte-t-il des pistes innovantes face aux symptômes d'épuisement des collectifs dans les grands groupes ?
Comment faire pour ne plus tomber dans l’écueil des transformations qui finissent par coûter cher et fragiliser le système ?
Aujourd’hui, je suis partie à la rencontre de Jérémie Coumba-Gilles, Designer Facilitateur chez KPMG Secteur Public pour poursuivre l’exploration de la transformation des organisations.
Dans cette interview #dessinàdessein, il sera question de :
📍Notre créativité à muscler,
📍D’injonctions de transformations qui supposent du temps long, dans des services aux logiques court termes,
📍D’intelligence collective, au-delà des ateliers post-it,
… et d’une araignée, l’épeire diadème qui viendra couronner le tout ! 🕷️ 🕸️
Bonne lecture !
Jérémie, comment en es-tu venu à t'intéresser au design ?
« Issu d'un parcours d'ingénieur généraliste aux Arts et Métiers (avec deux années à Metz), j'ai intégré en troisième année le master recherche en design d'interaction du Laboratoire Conception de Produits et Innovation à Paris. C’était ma porte d'entrée vers le monde du design.
Ce master mélangeait des profils très variés (ingénieurs, designers, ergonomes) autour de la gestion de projet de conception et des interactions homme-machine (IHM). Durant mes années à Metz, j’ai pu occuper des responsabilités associatives et notamment veiller à la vie de ma promotion (130 personnes). Cette expérience s’est avérée révélatrice d’une appétence naturelle, lorsque j'ai découvert ma vocation pour la facilitation, l'écoute et l'intelligence collective, mon « ikigai ».
Chez KPMG, je traite aujourd'hui des transformations systémiques globales (orga, RH, numérique), avec une recherche plus cachée centrée sur la culture d'entreprise, qui conditionne les marges de manœuvre du changement. »
Quels sont selon toi les principaux freins et verrous qui bloquent la créativité en entreprise ?
« Au niveau individuel, il y a un problème de légitimité. Beaucoup de collaborateurs ne se sentent pas créatifs et ne travaillent plus ce « muscle » par habitude ou par facilité technologique, craignant le jugement des autres s'ils sortent des codes.
La créativité se perd si l'on ne l'exerce pas. À force de s'appuyer sur des solutions prêtes à l'emploi ou de rester enfermé dans des logiques d'exécution pure, le cerveau perd l'habitude de chercher par lui-même. S'exercer à la créativité demande donc de sortir de sa zone de confort et de déjouer les automatismes.
Au niveau collectif, bien que la contrainte ou l'inspiration favorisent toutes deux la créativité, la culture de travail en France ne laisse pas vraiment le droit à l'erreur ou à l'échec. Les organisations ont une approche trop pragmatique et frileuse du risque, empêchant les cycles d'essais répétés nécessaires à l'innovation et la créativité.
La créativité ne se résume pas à une démarche solitaire ou à un « atelier de post-its » éphémère. Pour qu'elle soit transformative, elle doit s'inscrire dans une intelligence collective systémique qui décloisonne les strates hiérarchiques. C'est en confrontant des points de vue différents et en acceptant les désaccords que le groupe parvient à avancer et à concevoir des solutions robustes.
Pour libérer la créativité collective, il est indispensable de créer un espace de confiance où la prise de risque est acceptée par l'organisation et où les propositions ne sont pas balayées par le court-termisme.
Pour y remédier, avec les équipes que j’accompagne, j'utilise des exercices décalés comme l'exercice du trombone ou l'analogie du lion dans une cage en papier. Cela invite à faire un pas de côté et à sortir les participants de leur contexte habituel. »
Comment concilier l'urgence opérationnelle quotidienne des entreprises et le temps long nécessaire à l'expérimentation ?
« Dans le secteur public notamment, les missions répondent à des urgences immédiates sans réelle anticipation. En tant que prestataire externe (chez KPMG), notre rôle est d'apporter un contre-tempo, sans se laisser happer par l'urgence des opérationnels. Les actions d’hier ont des effets aujourd’hui et celles d’aujourd’hui auront des effets à anticiper demain.
L’étape décisive est de commencer par définir le vrai problème à traiter, qui diffère souvent du diagnostic initial.
Ensuite, il est important de construire le chemin qui guidera la conduite du changement. C’est essentiel pour faire adhérer, par contre il ne faut pas espérer changer la culture d'une organisation sous pression par une solution miracle à court terme. »
Quelle est la place de l'intelligence collective et comment la rendre durable au-delà de l'effet d'atelier éphémère ?
« L'intelligence collective ne doit pas se limiter à un atelier de "post-its" isolé, mais doit intégrer plusieurs strates hiérarchiques pour relier les visions et traiter les divergences.
Le piège classique est l'effet du « soufflé » : une énergie est créée sur le moment, mais retombe parce qu'aucun suivi n'a été anticipé.
Pour déjouer ce piège, je suis attentif à :
- Rattacher l'atelier à une feuille de route pensée en amont : Il ne faut jamais voir un atelier comme une fin en soi ou un moment isolé. Avant même de lancer un atelier, il faut définir précisément ce qui est prévu après et comment il s'insère dans un processus global.
- Valider les livrables avec un commanditaire engagé : Le commanditaire doit impérativement s'impliquer dans le processus et accepter de jouer le jeu des suites à donner, plutôt que d'attendre un effet magique sans vision à long terme.
- Accepter d'abandonner la pleine propriété du projet : Pour que la co-construction fonctionne, il faut accepter que le projet n'appartienne plus seulement à son initiateur, mais qu'il soit repris, critiqué et transformé par le collectif et les participants.
- Multiplier les formats de mobilisation : Au lieu de se reposer uniquement sur l'atelier classique « tout le monde autour d'une table avec des post-its », il faut diversifier les formats pour garder les parties prenantes connectées et actrices du projet dans la durée.
- Sécuriser le cadre et le droit à l'erreur : Il est nécessaire d'instaurer un climat où les risques inhérents à l'expérimentation sont acceptés par l'organisation, pour que les participants ne ressentent pas leurs efforts comme une simple trahison si le projet évolue ou s'arrête. »
Quel animal représente le mieux ton rôle de designer facilitateur ?
"Je choisirais une araignée, pour sa capacité à prendre du recul sur une situation complexe et à tisser des liens invisibles afin d'activer les bonnes dynamiques au sein du système, tout en restant discrète, sans chercher à s'imposer durablement."

Qu’est-ce que l’épeire diadème a à nous apprendre ?
🕷️Ingénieure ingénieuse, sa méthode est rigoureuse. Le processus de l’épeire diadème est un processus précis qui mène à une géométrie remarquable. Elle tisse les fils du cadre, puis les rayons et maille ensuite une spirale adhésive.
Comment abordez-vous les transformations et les projets que vous menez ? Commencez-vous par poser le cadre comme l’araignée pour structurer votre travail ? Quelles sont ensuite vos méthodes ? L’architecture de votre transformation est-elle claire (cible définie, chemin tracé) ? A noter, la toile de l’épeire n’est pas rigide, ce cadre est conçu pour être souple et encaisser les chocs, pensez-y et réfléchissez à votre projet.
🕸️Détecter les signaux faibles et les flux invisibles. L’araignée a toujours une patte qui traîne sur son fil conducteur relié au centre. C’est grâce à ce système qu’elle est capable de détecter le moindre mouvement à l’autre bout de la structure, que ce soit une opportunité, comme une menace!
Qu’avez-vous mis en place pour capter les signaux faibles du terrain ? Où sont vos fils conducteurs ou fils d’alerte pour capter les résistances, les tensions entre services, les dysfonctionnements… avant que le système ne risque de s’effondrer ?
🕷️Droit à l’échec et itération ! Chaque matin, au lever du soleil ou quand la toile a été abîmée par un évènement extérieur, l’épeire diadème mange sa propre toile ! Non, elle ne panique pas et ne fait pas n’importe quoi. Elle boulote la soie pour en recycler les acides aminés et les protéines. C’est une véritable opération de recyclage pour pouvoir tisser un réseau entièrement neuf, solide et adapté à ce qu’elle aura appris des expériences de la veille.
Quand un projet, un atelier, un essai échoue, que faites-vous pour métaboliser cette expérience ? Comment digérez-vous ce qui n’a pas fonctionné, pour utiliser cette matière et vous en servir à la prochaine itération et rebâtir un modèle plus robuste ?
🕸️L’amour du risque : l’épeire diadème capture bien souvent des proies plus grosses qu’elle, comment faire face au risque de détruire toute sa toile ? L’épeire diadème est stratège, elle choisit parfois de couper les fils d’une partie de sa toile pour laisser passer sa proie et préserver le reste de la structure.
Comment gérez-vous le risque de vos transformations ? Acceptez-vous de dire stop ou pause ? Acceptez-vous de lâcher prise sur un projet qui ne mène nulle part ? Comment fixez-vous un cadre où la prise de risque est assumée collectivement, sans risquer de détruire toute l’organisation et ceux qui sont dedans ?
🕷️ Biomimétisme : A travers le monde, les fils de l’araignée fascinent et inspirent les biotechnologies. Les industriels synthétisent les protéines de « soie d’araignée » pour leur résistance et leur légèreté.
Au Japon, la société Spiber a collaboré avec des marques comme The North Face pour concevoir des parkas innovantes comme la fameuse Moon Parka.
En Allemage, avec AMSilk, Adidas a développé des concepts de baskets dont la tige est entièrement composée de fibre de soie biologique synthétique.
Ces matériaux sont également utilisés par les équipementiers automobiles, l’aéronautique (Airbus), le médical (implants mammaires Polytech), l’habillement de luxe (Stella McCartney et LuluLemon)
Pour en savoir plus sur les pratiques du Design de Jérémie Coumba-Gilles : linkedin.com/in/jérémie-coumba
Pour en savoir plus sur cette curieuse épeire diadème : https://youtu.be/_1mStzCfG-8?si=5v8lFofT-oEGGYNr
🔔 Retrouvez tous les #dessinàdessein déjà publiés en vous abonnant à la newsletter et à mon profil linkedin ... to be continued.




Commentaires